Quand l’angoisse prend une chaise
Une rencontre avec Angoisse sournoise
Charlie est infirmière. Elle était venue me voir une première fois en 2023, autour du deuil d’un ami, Paul. Quelques années plus tard, elle revient. Cette fois, elle vient parler de ses angoisses autour de la mort. Elles surgissent dans les lieux où il y a du monde, dans les situations où un accident pourrait arriver, dans les moments où elle ne se sent pas en sécurité. Oppression thoracique, palpitations, vagues de chaleur, pensées intrusives…
Et s’il m’arrivait quelque chose ?
Et si j’avais un problème de santé?
Et si je mourais sans avoir été heureuse ?
Charlie est déjà accompagnée par une psychologue, notamment autour de son enfance et de sa relation à sa mère. Elle avance aussi dans le deuil de changer sa mère
A côté de ce travail, elle aimerait retrouver davantage de sécurité, d’apaisement, de spontanéité.
Mais il y a une autre Charlie
Quand elle coud, quelque chose change.
Elle crée, elle imagine, elle fabrique. Elle est fière de ce qu’elle fait.
Elle parle de gaieté, de soleil, de lumière.
Elle raconte aussi une soirée particulière, cet été, à La Turballe, avec la famille de son compagnon, un soir d’éclipse.
Des moments où elle est là.
Avec les autres.
Dans la vie.
📝 REGARD NARRATIF : L’exception
Dans une histoire dominée par l’angoisse, ces moments pourraient facilement passer inaperçus. Pourtant, ils sont précieux. La couture, la création, la rencontre, le partage : autant de moments où Charlie ne se vit pas comme « une personne anxieuse ». Nous cherchons ici à épaissir ces exceptions : qu’est-ce qu’elle fait dans ces moments-là ? Qu’est-ce qui compte pour elle ? Quelles valeurs sont à l’œuvre ? Qui devient-elle lorsque l’angoisse prend moins de place ? L’objectif n’est pas de trouver des « bons moments » pour faire disparaître les mauvais. Il s’agit de faire émerger une autre histoire, déjà présente, mais moins souvent racontée.
Faire connaissance avec Angoisse sournoise
Charlie lui donne un nom : Angoisse sournoise.
Elle a aussi une complice : Anticipation anxieuse.
Angoisse sournoise connaît Charlie depuis qu’elle a huit ans. Elles ont traversé ensemble une grande partie de son adolescence. Mais aujourd’hui Charlie en a assez car Angoisse sournoise ne se contente pas de faire peur. Elle isole. Elle coupe Charlie des autres, de son corps, des moments qu’elle pourrait apprécier. Elle l’empêche de faire du vélo, de voyager, d’être spontanée, de rire, de profiter.
Elle lui souffle : « Je suis assez carrée, pas spontanée. »
« Je sais pas profiter, passer un bon moment. »
« Je suis pas rigolote. »
« Je suis contrôlante, négative. »
« Je raccourcis les bons moments. »
« Je suis dans mes pensées. »
« Ça m’empêche de rencontrer des personnes. »
Alors, qui est Charlie quand Angoisse sournoise ne raconte pas l’histoire à sa place ?
📝 REGARD NARRATIF : Externaliser pour rouvrir les possibles.
En pratiques narratives, l’externalisation consiste notamment à séparer la personne du problème. Charlie n’est pas « une personne anxieuse ».Elle vit avec une angoisse qui a une influence sur sa vie. Lui donner un nom : Angoisse sournoise permet de commencer à observer cette influence : quand apparaît-elle ? Que cherche-t-elle à faire ? Quelles stratégies utilise-t-elle ? Quelles conséquences produit-elle ? Le problème devient alors quelque chose dont on peut parler, plutôt que quelque chose qui définit qui l’on est.
Alors nous la dessinons
Un nuage noir, diffus, qui vient se poser sur la tête et semble s’infiltrer dans le corps…
La dessiner permet déjà de la regarder autrement.
Tiens. La voilà.
.📝 REGARD NARRATIF : Créer de la distance
Nommer et représenter le problème ne signifie pas nier ce que Charlie ressent, au contraire, cela permet de prendre très au sérieux son expérience tout en desserrant l’emprise du problème sur son identité.Ce petit déplacement, de « je suis » vers « quelque chose agit sur moi » peut ouvrir un espace pour observer, choisir, résister, répondre.
Une lettre pour se séparer
À la séance suivante, Charlie me dit qu’elle repère davantage Angoisse sournoise dans son quotidien. Elle voit ses mécanismes. Elle la reconnaît. Et cela lui donne le sentiment d’avoir davantage de capacités pour lui répondre. , Charlie arrive avec sa lettre, une magnifique lettre.
Avec son accord, nous avons choisi de la partager ici.
📝 REGARD NARRATIF : Réécrire la relation
La lettre permet à Charlie de prendre position dans la relation avec Angoisse sournoise. Elle peut reconnaître ce que cette présence a représenté dans son histoire. Il s’agit de reprendre une place d’autrice dans la suite de son histoire.
Donner une chaise à Angoisse sournoise
Pour cette deuxième rencontre, nous installons une chaise pour Charlie. Une chaise pour Angoisse sournoise. Nous la faisons entrer dans la pièce. Charlie lui parle. Elle lui lit sa lettre. Il y a beaucoup d’émotions. Puis vient le moment où la chaise d’Angoisse sournoise sort de la pièce. Pas parce que l’angoisse ne reviendra jamais. Mais parce que quelque chose a changé. Angoisse sournoise a désormais un nom, une forme, une histoire, des stratégies surtout, Charlie commence à découvrir qu’elle peut lui répondre.
📝 REGARD NARRATIF : Quand le problème perd sa place centrale.
La chaise matérialise la relation. Angoisse sournoise n’est plus une présence invisible et indissociable de Charlie : elle occupe une place que l’on peut déplacer. La faire sortir de la pièce ne signifie pas qu’elle disparaîtra de la vie de Charlie. Cela vient plutôt raconter quelque chose de nouveau : elle n’est plus obligée de lui laisser la place centrale. C’est peut-être cela, aussi, l’externalisation : faire un peu de place entre soi et le problème.Pour pouvoir le regarder. Pour pouvoir lui parler. Et parfois, décider de la place qu’on souhaite lui donner dans sa vie.
Charlie est un nom d’emprunt choisi pour préserver son anonymat. Cet article est publié avec son accord.
LETTRE ECRITE PAR CHARLIE
Chère Angoisse sournoise,
Depuis de nombreuses années, nous partageons notre vie.
Il est vrai que je ne me souviens même plus de ce que c’était de vivre sans toi.
Il y a eu une période où je ne comprenais pas qui tu étais. J’avais parfois l’impression que tu m’étais indispensable, que tu me protégeais des événements extérieurs et du regard des autres.
Je pensais qu’en t’écoutant, je pourrais éviter de souffrir.
Mais petit à petit, sans m’en rendre compte, je me suis mise à limiter ma vie pour rester en sécurité.
Je ne voulais plus prendre de risques ni faire d’erreurs.
Tu as commencé à m’éloigner des autres et à prendre de plus en plus de place dans mes pensées.
Je passais mon temps à anticiper les risques, les échecs, les « et si ? ».
Je me suis enfermée avec toi dans mes propres pensées.
J’ai fini par croire que nous ne formions qu’une seule et même personne.
J’étais devenue mon Angoisse sournoise.
Est-ce que l’angoisse peut être un trait de caractère ?
Pendant longtemps, je l’ai cru.
Maintenant, je sais que ce n’est pas vrai.
Depuis quelques mois, voire quelques années, je ne te supporte plus.
Je ne supporte plus cette peur constante, cette impression de gâcher certains moments, de douter de mes choix et de remettre sans cesse en question ce que je ressens.
Je n’ai plus envie que tu m’enfermes dans ces pensées qui m’empêchent d’être pleinement moi-même et de profiter de ma vie.
J’ai réalisé que nous étions deux personnes différentes.
Je ne suis pas toi.
Je me suis beaucoup imaginée sans toi.
Au début, cette idée me faisait peur, parce que j’avais l’impression que tu serais toujours à mes côtés.
Mais aujourd’hui, je comprends que je peux avancer sans toi.
Je peux connaître des moments nouveaux, plus apaisés et plus lumineux.
Je souhaite maintenant m’épanouir seule.
C’est un adieu que je te fais.
Je ne veux plus revenir en arrière.
Je sais que tu as fait partie de mon histoire et je ne peux pas effacer toutes ces années.
Mais je peux décider.
Charlie

